Avec le shamane, par Laurence Minier 

ESPRIT ES-TU LA ???

Porrait dde Ruesi Daeng qui fait un massage shamanique


Il y a des rendez-vous dont vous ignorez la finalité.
Des rencontres dont vous n’attendez rien de précis mais que vous devinez nécessaires. Vous ne savez pas pourquoi, vous sentez juste qu’ils sont essentiels. C’est dans cet état d’esprit que je me suis présentée chez le Chamane.  Plus que la simple curiosité ou l’envie de raconter à mes amis une expérience hors norme, je me laissais guider par les micros alertes qui vibraient en moi et me poussaient à entrer en relation avec l’intercepteur des esprits. 

Conditionnée par ma culture occidentale, j’attendais sans doute que la rencontre se déroule au fond d’une pièce sombre, éclairée à la seule lueur d’une bougie, et plongée dans un silence que l’on qualifierait chez nous « de religieux ».

Le temple Hindouiste, attenant à la maison du Chamane, ouvert au grand jour, déborde de vie. Devant, une vieille femme accroupie sur une marche, les genoux à la hauteur des épaules, souplesse innée ou éduquée depuis l’enfance, découpe des fruits.
En alerte, les oiseaux guettent la moindre parcelle de graines pour en faire un festin. Un chien faussement amorphe se prélasse sur la table du jardin. Suspendu entre deux arbres, le linge se gorge des rayons du soleil. Des arbres, des fleurs, des plantes, un tuyau d’arrosage à même le sol, des tongs dispersées qui restent sur le pas de la porte.

Scène ordinaire de la vie calme et tranquille de la campagne thaïlandaise.
D’un mouvement lent, le chien descend de sa tour d’observation, se dirige vers moi, plante son regard hospitalier dans le mien, renifle et retourne à sa vacuité spirituelle.
Le chamane, dans son habit blanc d’apparat, s’avance vers moi.
Son allure frêle en apparence, mais vive, est d’un contraste confondant avec la force et la sérénité qu’inspirent son visage et son sourire. Il m’invite à pénétrer dans le temple. Profusion de couleurs éclatantes, foison de fleurs et de fruits, les symboles bouddhistes et hindouistes ont cela en commun, une mise en scène cadencée par la gaité et l’abondance.
Placée au centre devant le mur en pierres du fond, l’imposante statue de Shiva domine. Paré de sa teinte bleue aux variations violettes, le Dieu Hindou incarne la connaissance suprême et universelle. A sa gauche, sous des traits tout aussi naïfs, la statue de Parvati son épouse, représente le principe féminin suprême. 

Premier geste symbolique lorsque l’on pénètre dans le temple, l’arrosage du Lingam.  
Emblème de Shiva, le Lingam, sculpté dans de la pierre ou du bois, est la représentation, d'un phallus et d'une vulve, union de la masculinité et de la féminité.
La musique rythmée, en l’honneur de Shiva s’harmonise avec le chant des oiseaux.
Le Chamane me montre comment constituer des petits bouquets de fleurs et de feuillage. Dans une coupe dorée j’en dépose 9, avec 32 bahts (à peine un euro) d’un côté et 108 bahts de l’autre, en guise d’offrandes à Shiva.
Dans une enveloppe je glisse un don. Les Chamanes n’ont pas de tarifs, leur demander combien coute une cérémonie serait leur faire offense. A chacun des visiteurs d’estimer la valeur du temps que ces hommes consacrent à notre bien-être.
Le Chamane ne parlant pas anglais, un deuxième fait la traduction.

De son regard fixe et franc, il m’interroge. Pourquoi suis-je ici ? J’avais à peine anticipé la question. Habituée à des douleurs chroniques et latentes du côté droit, dont j’ai fini par m’accommoder, je réponds que ce côté droit me gêne depuis des années, et que cette fragilité s’est manifestée au cours de plusieurs événements.
Accident de scooter, chute de cheval, dégringolade depuis une mezzanine, à chaque fois le côté droit encaisse.
Il me demande mon prénom, ma date de naissance, mon adresse.
Les deux Chamans échangent. Le premier se lance dans un monologue, lève les bras se tourne vers Shiva, consulte du regard le troisième Chamane, sa femme.
Plongée dans une profonde méditation, elle oscille avec la régularité d’un métronome.. A ce dialogue se mêle la musique.
Assise en tailleur, les mains jointes, puis posées sur les genoux, je cherche une position confortable. Dois-je écouter, dois-je méditer, dois-je prier ? Je ne comprends pas ce qui se dit, je ne comprends pas ce qui se joue.
Mes yeux vont des statues de Shiva et Parvati, aux fleurs ; du lingam aux Chamanes, je suis étourdie.
Je me sens l’exclue de ce conciliabule dont je suis l’enjeu. Je suis la présumée coupable sur le banc des accusés dans l’attente du jugement.

Enfin le Chamane se tourne vers moi, me demanda si mon pére est mort. J’hésite ayant peur d’une prémonition ou de ne pas avoir bien saisi la question. Non, mon pére va très bien. Il me demande alors si j’ai un frère qui est mort. Non je n’ai pas de frère.
Il me regarde avec instance, il s’adresse de nouveau au deuxième Chamane. Un frisson me parcourt, mon regard se fige ma respiration s’accélère, je pressens ce qui va suivre.

« Tu as perdu un être cher, un garçon, il y a 27 ans. Il est là assis avec nous, tu portes son âme sur ton épaule droite ». Je m’effondre.
Toute l’émotion, toutes les larmes secrètes enfouies, jaillissent. Comme un appel au secours, mes yeux noyés, tentent de capter les regards des Chamanes.
Je n’y détecte aucune compassion, je ne sens aucun signe de réconfort.
J’ai le sentiment d’être seule avec à ma détresse, face à mes juges.
A quoi sert une émotion si elle t’entraine dans la souffrance, ils ne sont pas là pour me plaindre mais pour m’aider.

Le verdict tombe « Tu dois laisser partir cette âme, ce n’est pas bien de la garder, tu l’empêches de vivre une autre vie » Si la déchirure, et la douleur n’étaient pas aussi vives, j’en rirais.
Est-ce vraiment ma faute si cette âme me colle à la peau ? Je n’ai rien demandé moi !
On m’accuse d’être responsable d’une situation qui m’empoisonne la vie.
Me voilà, moi pauvre petite « parcelle de vie » comme disent les bouddhistes, coupée de mon monde bien concret, bien réel, en prise avec un esprit.
Et pourtant l’irrationnel se règle avec pragmatisme pour remettre l’énergie vitale en place : une bonne douche fera l’affaire. Telle est ma sanction.

Le Chamane retourne à Shiva. Dans un sceau rempli d’eau il jette fleurs, feuilles, encens, cires de bougie, cosses végétales. S’en suivent, prières, mantras, musique, incantations, il reprend sa communication avec les esprits.
La chamane me conduit à l’écart me tend un sarong, me demande de me déshabiller entièrement et de nouer le tissu autour de moi. Je reviens près du temple, cette fois je reste à l’extérieur, je m’installe dans un espace qui ressemble à un puits qui aurait été comblé.

Je m’assois sur un tout petit banc. Je sens la présence de l’homme en blanc dans mon dos. D’un geste il verse le sceau au-dessus de ma tête.
Je dois me frotter pour me débarrasser de l’eau et de l’esprit.
Je dois demander à l’esprit de m’excuser de l’avoir gardé avec moi.
Je retourne mettre mes vêtements, le sarong sera jeté, ou brulé. La cérémonie se poursuit devant un monticule de sable dans lequel je plante bâtons d’encens et bouquets de fleurs.
Je donne enfin à l’âme de ce garçon, sa liberté.  

Le Chamane me demande de revenir le voir un dimanche. Un mois plus tard je retourne au temple. Il me confirme que l’esprit est parti. Il me parle alors de la colère que je trimballe depuis l’enfance, de la petite fille révoltée, incomprise, désarmée à la mort de son arrière-grand-père.
Les émotions trouvent toujours ancrage sur la partie fragile de votre corps. 

Une incompatibilité sanguine de mes parents aurait désigné mes intestins, comme mon talon d’Achille. D’où l’intolérance au gluten et cette irritation intestinale permanente.
Du bouddhisme j’ai retenu l’impermanence des choses. Je sais que rien ne dure, le bon comme le moins bon.

Désormais rodée à la cérémonie, j’assiste aux rituels chamaniques sans appréhension, sans émotion débordante. Il me conseille d’adopter une alimentation végétarienne en accord avec les besoins de mon corps. Je dois aussi méditer tous les jours et surtout laisser mon esprit en paix, ne plus penser au passé.
Il m’assure que dans 3 mois j’aurai repris du poids.  Je serai forte, s’amuse-t-il à mimer en plaçant ses bras à la hauteur de ses épaules pour faire gonfler ses biceps, pas tellement plus galbés que les miens, mais ô combien plus sures de leur puissance.
Dans 3 mois j’aurai retrouvé mon énergie vitale. Parole de Chamane.

Ce voyage hors du temps, hors du concret, contraire à toute notion rationalité, me plonge dans une profonde réflexion, chahutée par tant de contradictions. Je suis confrontée à une autre réalité, une réalité que je situerais à des années lumières de la mienne. Ma grille de valeurs, mes repères s’en trouvent bouleversés.
Depuis le début de mon immersion dans la Thailande profonde, j’apprends que les questions cartésiennes trouvent rarement de réponses, que la projection dans le temps n’a pas de sens pour ce peuple guidé par le bouddhisme, respectueux du mystère des Esprits. Je dois accepter ce qui vient à moi. 

LAURENCE MINIER
Journaliste